Le point de départ du présent article est le livre « Artistes, artisans et technocrates dans nos organisations », rédigé par madame Patricia Pitcher. Cette dernière a identifié trois types de gestionnaires présents au sein des entreprises et a donné à chacun le nom qui, selon elle, le désignait le mieux.
Quoique fréquemment mentionnés par madame Pitcher dans son étude, tant les artistes de talent que les technocrates redoutables ne seraient que faiblement représentés au sein d’un vaste éventail de personnalités dominé par les artisans et leur tempérament serait tout à fait à l’opposé l’un de l’autre.
Les artistes
Précisons que les artistes dont parle madame Pitcher sont en réalité des entrepreneurs de grand talent qui réussissent admirablement bien grâce à leur leadership.
Les technocrates
Tel que relaté par madame Pitcher, les agissements de « ses technocrates » me semblent le résultat d’esprits perturbés. C’est elle-même, qui parle de paranoïa et de narcissisme en quelques occasions. Voici ce qu’elle raconte :
Outre leur compétence technique, leur virtuosité et leur ingéniosité, les technocrates sont de grands parleurs et petits faiseurs. De plus, ils ont avec les autres des rapports stratégiques. L’emploi de la « stratégie » dans les rapports humains est caractéristique de la personnalité paranoïde. Présumant qu’on complote contre lui, le paranoïaque adopte ce qui lui paraît être une stratégie de légitime défense.
Ce n’est pas leur nombre qui inquiète – en effet, ils seraient très peu nombreux, ils seraient l’exception – mais plutôt les ravages qu’un seul de ces sombres personnages peut faire au sein d’une entreprise dès qu’il accède à un poste de haute direction.
Les artisans
Quant à eux, les artisans représentent la vaste majorité des travailleurs et des propriétaires/gestionnaires de petites et moyennes entreprises.
L’entrepreneuriat est le plus souvent de l’artisanat. Les propriétaires gestionnaires de petites et moyennes entreprises sont en général des artisans. Ils ont converti leur expérience, leur technique, leur métier en une affaire, d’ordinaire en identifiant un produit ou un service comme une innovation relativement mineure, mais essentielle. Ceux qui innovent sur une grande échelle et qui ont un énorme succès sont invariablement des artistes. Et parmi les millions et les millions d’entreprises qui démarrent, les grandes réussites sont vraiment très rares. Certaines échouent prématurément, parce qu’on a donné trop de pouvoir à un technocrate pour y remettre de l’ordre.
La gestion d’organisation et de personnel est un métier. Ce n’est pas un art ni certainement une science. La gestion des objets et des aspects de l’organisation qui s’en rapprochent peut être une science. Mais la gestion du personnel requiert discernement, patience, expérience, autorité, conviction et réalisme.
Dans nos entreprises, nous avons besoin de l’autorité calme, honnête ou fiable de l’artisan d’expérience pour nous aider à nous conduire rationnellement, pour identifier et encourager l’artiste qui pourrait s’y trouver, pour identifier les technocrates et avoir l’autorité légitime pour les contenir, pour mettre leur virtuosité technique et leur brillance obséquieuse au service d’objectifs sociaux plus nobles. Clémenceau disait que la guerre était une affaire trop sérieuse pour la laisser entre les mains des militaires; la gestion est aussi une affaire beaucoup trop sérieuse pour être laissée entre les mains de gestionnaires soi-disant professionnels.
L’artisan voit les nouveaux outils de gestion – car il s’agit d’outils – que proposent les livres sur le management et ne dit pas non, mais « peut-être ». Réingénierie? Structures plates? Peut-être, je demande à mon meilleur technocrate d’y jeter un coup d’œil. Alliances? Peut-être, je vais y penser. Révolution de l’information, dites-vous? Peut-être, mais « où est le bon sens que nous avons perdu avec la connaissance, où est la connaissance que nous avons perdue avec l’information?
Rappelez-vous nos artisans : … Ils disaient : « Les gens sont le plus grand actif de l’entreprise »; « Il faut investir dans le personnel et le bénéfice suit »; « On ne peut pas tout changer du jour au lendemain. Il faut du temps pour souder un groupe de personnes ». Ils disent presque tout ce qu’on veut entendre. Mais ils ont dit « peut-être » aux plans brillants des technocrates et on les a remerciés. L’entreprise a échoué parce qu’on a trop – pas trop peu – changé ses structures et son personnel, parce qu’on a avancé trop vite – pas trop lentement. On a fait des embardées, d’une recette à la mode à une autre.
L’artisan est le sauveur et le mentor. Depuis quand le réalisme et la conviction sont-ils démodés, dépassés? C’est lui qui donnera à nos jeunes, qui sont pour la plupart des artisans en herbe, la chance de démarrer. C’est lui qui les admettra dans l’entreprise même s’ils ne sont pas « brillants ». Il ne leur demandera pas s’ils sont « charismatiques ». Il ne s’attend pas qu’ils le soient. Il leur demandera ce qu’ils savent et s’ils ont envie d’apprendre à faire. C’est lui qui les guidera, leur donnera la possibilité de s’exprimer, les éduquera, les formera et investira en eux. L’artiste n’en a pas le temps. Et le technocrate n’en a pas l’inclination.
Pourquoi se précipiter, comme une voiture hors de contrôle, vers un avenir dont personne ne sait rien? Il me semble que c’est ce que nous faisons avec nos organisations et la société même. Nous allons à l’aveuglette. Sans gouvernail. Prétendant tout savoir de l’avenir et rien du passé. Tout le monde lit les futuristes et personne ne lit Platon. Pourtant, il aurait pu nous mettre en garde. Santayana, qui nous a dit que « le progrès de l’homme passe par une phase poétique pendant laquelle il imagine le monde », nous a aussi dit en 1905 (si seulement on l’avait écouté) : « Le progrès, loin d’être le changement, dépend de la faculté de rétention … Ceux qui ne peuvent pas se souvenir du passé sont condamnés à le répéter »
Mais qui donc?
Mais qui donc fait le travail pendant que l’autre s’adonne à la rêverie?
On dit de l’artiste qu’il est imaginatif, intuitif, inventif et visionnaire. Même si c’est quelqu’un de rationnel, « quelqu’un qui a les deux pieds sur terre », c’est tout de même quelqu’un qui « a la tête dans les nuages », quelqu’un qui « s’adonne fréquemment à la rêverie »!
Quant à lui, l’artisan a la réputation d’être dévoué, digne de confiance, ouvert d’esprit, réaliste, réfléchi, responsable et sage. Que demander de plus pour gérer efficacement une entreprise, pendant que l’artiste rêve déjà à de nouveaux projets dont la réalisation sera également confiée à des artisans.
Présidente et animatrice de communauté Web chez 












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